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« J’ai ressenti un malaise, et je pense que je n’ai pas été la seule. On avait l’impression de voir des images d’hommes qui étaient très réservés, deux portaient la barbe taillée de manière étonnante…l’habillement était étrange… Et cet otage avec le chèche sur le visage, cela mérite peut-être quelques explications de leur part. »

Voici ce qu’a pensé tout haut madame Le Pen, ce matin sur Europe 1, du retour des otages français maintenus captifs depuis trois ans au Sahel. Des considérations vestimentaires. Un « cheiche » destiné à se protéger des caméras devient un accessoire exotique, donc louche. Un « habillement » simple devient « étrange ». Des hommes « réservés » deviennent inquiétants, d’autant plus qu’ils portent une barbe « étonnante ».

Le Pen fashion victim

On savait madame Le Pen très portée sur les questions de chiffons, de voiles, tout ça tout ça. Mais sur ce coup, la voici qui va plus loin encore que son père dans la chronique de mode. Pour rappel, Le Pen père parlait en 2012 de « poilus de la gueule » tendance « FLN » pour définir les « bobos ». Arborant moi-même un bouc soigneusement entretenu, je m’étais mis en tête que j’étais donc, selon toute vraisemblance, un bobo. Après tout, cela ne me dérangeait pas outre mesure. Mais madame Le Pen, par son intervention éclairée digne d’une mademoiselle Agnès, a jeté à bas cette confortable représentation mentale de moi-même.

Et si, du bobo-machin à l’islamo-chose, il n’y avait qu’un pas ? « La mode musulmane », disait déjà Jean-Marie. Marion Anne a sublimé son analyse, et un doute affreux, insidieux, m’a saisi, se diffusant dans tout mon être comme la peste.

Le genre d’interrogation existentielle qui vient jeter un trouble sur ton moi profond. Je me suis vu de l’extérieur : cette tête obstinément basse lorsque je marche dans la rue (timidité ?), ce cheiche (rouge, ça va de soi) qui pend tous les jours que dieu fait à mon cou, cette chemise à carreaux un peu chiffonnée (la flemme de repasser ?)… Et surtout, surtout, comble de l’angoisse ontologique, cette barbe… Cette éternelle barbe de trois jours dont j’inflige la vue à mes concitoyens… Ces quelques poils identitaires que je taille quotidiennement d’un habile coup de ciseaux…

Vous avez dit ciseaux ? N’était-ce pas l’arme dont se sont servis les terroristes du 11 septembre pour détourner leurs avions ? Non, il s’agissait peut-être de cutters, ou de couteaux en plastique.

Il y en a plein mon tiroir, des couteaux en plastique.

Je considérai mon cheiche avec inquiétude. Des flashes lancinants fusèrent dans ma mémoire cependant que je me triturais le bouc d’un doigt nerveux : oui, à quinze ans, j’ai lu le Coran, comme ça, par curiosité intellectuelle me disais-je alors… La curiosité, vilain défaut. Une fois, j’ai même écouté un disque de musique orientale. Quant à ma compagne actuelle, je me suis tout à coup souvenu de ses lointaines origines afghanes… Oui, afghanes. Vous saisissez ?

Et j’ai eu peur de ce moi-même que je ne connaissais plus.

Peur.

Peur de mon cheiche, de mes chemises, de ma compagne, de mes lectures, de mes poils, peur de tout, mais fondamentalement peur de moi.

Le Pen fashion victim
Tag(s) : #FN, #mode, #médias