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Au détour d’une rue gorgée de cris, notre Marche des Femmes contre l’austérité s’immobilisa tandis que les premières gouttes commençaient à tomber. Quand le Chant des Partisans s’éleva dans la grisaille traversée de rouge, nous nous assîmes d’un seul bloc, pour certains le poing gauche brandi.

Sous la pluie nous nous assîmes, pour célébrer la vie

Parce que nous espérons, nous luttons.

Torrent de vomi médiatique aidant, je n’avais jusqu’à présent perçu l’émotion qu’à travers les mailles de l’exaspération mélancolique, d’un accablement nauséeux, d’un mortifère abattement. Je m’étais rendu Place Saint Michel comme des milliers d’autres, partagé entre effroi et lassitude : las en effet d’avertir sans être suffisamment écouté, fatigué du flot de bêtises médiatiques puantes annoncé.

Ce dimanche, lorsqu’à l’appel ¡No pasarán! nous nous ébranlâmes de nouveau, une vision symbolique acheva de me chambouler.

Quelques mètres au-dessus de nous, une femme d’âge moyen, son enfant derrière elle, se relevait en même temps que notre assemblée émue. Agenouillée sur son étroit balcon, la dame se redressait en nous saluant chaleureusement. Pensons-y un instant, à ce geste individuel digne et noble. Notre dame ne savait probablement pas, une poignée de minutes auparavant, qu’une Marche passait par ici ce jour-là ; elle ne savait probablement pas que nous allions spontanément y rendre hommage à Clément Méric ; elle ne savait probablement pas que nombreux parmi nous – car il ne s’agit sans doute pas d’une expérience seulement personnelle –, étaient frappés au cœur par sa généreuse apparition.

Comme quoi un être humain unique peut beaucoup. Quand il n’est pas branché à sa télévision.

Un fait politique.

Car cette digne anonyme, amenée à partager notre instant d’hommage collectif de manière tout à fait inattendue et singulière (rappelons que cela n’était pas explicitement prévu), fit preuve à la fois de compassion et d’esprit politique. Oui. Si l’on considère la définition première du terme « politique », en grec ancien « vie de la cité », alors tout ce qui est susceptible de marquer, d’ébranler ou de modifier l’existence collective, en clair la société, relève du champ « politique ».

Sous la pluie nous nous assîmes, pour célébrer la vie

L’homme est un « animal politique », écrivait Aristote. Il est un « animal social », renchérissait Marx.

Il n’est pas ici question de politique « politicienne », sphère égocentrique à laquelle appartiennent les récupérations « politicardes » opérées par la droite extrémisée jusqu’à l’os. Celle-ci, de Copé aux Le Pen®, se montre ainsi toujours prompte à tracer un signe égale (=) entre de prétendus « extrémistes » de gauche qui n’ont tué personne et les extrémistes de droite avérés, pollueurs de débats et meurtriers. Ces gens retournent (le mot est d’importance) contre toute personne soucieuse d’égalité, de progrès humain, d’évolution philosophique et sociale, la cause de leur haine, ce avant de s’écrier la bouche en cœur : « Nous n’y sommes pour rien ! » Ils attribuent aux autres leur folie, comme tout paranoïaque qui se respecte – mais sans chercher à se soigner.

Les médias sont contaminés, ce qui donne des interventions nauséabondes du style :

- Le jeune homme est mort, paix-à-son-âme-tout-ça, mais est-ce qu’il ne l’a pas un peu cherché en se moquant du look skinhead de ses adversaires ?

En langage ouvertement fasciste, cela donnerait peu ou prou : « Il est mort le vilain petit gauchiste, il n’avait pas la carrure, hein ! »

Ils invitent les fachos sur leurs plateaux pour mieux nous railler. Ils aiment à tout confondre, à travestir, à inverser les valeurs à l’instar du plus vulgaire des trolls du FN pourrissant la toile, vous savez, ces gens omniprésents et omniscients qui réclament constamment, dans les commentaires des journaux en ligne, l’origine ethnique du moindre délinquant, prônent la peine de mort et traitent tout interlocuteur humaniste de « bobo-bolcho-islamo-bien-pensant »…

Or donc, la compassion est politique. La colère est politique. Il y a une nette différence entre une rixe anodine qui tourne mal et un crime « à connotation politique », pour reprendre les termes de la police. Celles et ceux qui, à l’instar de notre observatrice au bord des larmes sur son minuscule balcon, le savent, le ressentent dans leur chair, sont des porteurs d’espoir.

L’espérance politique contre la mort de la République.

Aux antipodes de l’espérance, le concert d’âneries droitières proférées par les médias (du style de l’ineffable Christophe Barbier (L’Express) : C’est la faute à Jean-Luc Mélenchon et à ses militants, on ne sait pas bien pourquoi, mais tout est de leur faute quand même !) et la droite rude renvoyant gauche sincère et extrême-droite dos à dos, constitue aussi un évènement politique majeur. Ces stupidités haineuses entérinent (ou « surfent sur ») les récents amalgames du Parti dit Socialiste associant aveuglément syndicalistes en lutte et débordements fascisants orchestrés dans les « Manifs pour tous [sic] » (Barjot appelant au sang, Boutin au mauvais théâtre, leurs copains du GUD aux gros bras, etc.) pour contrecarrer l'amnistie sociale.

Ces inepties détournant l’attention du véritable ennemi, laissant oublier que l’extrême-droite sous toutes ses formes représente LE danger permanent pour la démocratie.

On a vu ces derniers mois à l’œuvre une insidieuse propagande fascisante infiltrer les médias : anathèmes contre la gauche, tromperies orchestrées dans les couloirs du Ministère de l’Intérieur, banalisation du FN et de ses théories anti-républicaines à tous les étages : pendant que la majorité des journaux dédiabolisait l’entreprise familiale Le Pen®, alors que le FN invitait il y a un an sur les marchés d’Hénin-Beaumont les mouvements fascistes liés au meurtre de Clément Méric, on diabolisait la gauche authentique en lui inventant des travers propres au FN. Saloperies dont les nazillons, on le voit dans les gros titres aujourd’hui, sont quasi automatiquement dédouanés.

Devant cette vilenie généralisée, qui en reproduisant les basses manœuvres des trolls fascisants à plus grande échelle assied l’influence de l’extrême-droite sur l’information, le ras-le-bol est légitime. Il se sublime à travers toute manifestation de compassion, raison pour laquelle l’irruption amicale et belle et rebelle de cette dame sur son balcon me réchauffa littéralement les entrailles. L’endroit le plus humain de moi-même. Les paroles du Chant des Partisans se trouvèrent soudain incarnées de la plus intime manière :

« Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. »

La République n’est pas un régime neutre en ce qu’elle affiche fièrement « Liberté – Egalité – Fraternité » sur les murs de ses mairies. C’est pourquoi la République ne saurait tolérer l’existence même de l’extrême-droite, des fascistes désireux d’arracher notre pays à son idéal.

Sous la pluie nous nous assîmes, pour célébrer la vie

La Révolution française a enclenché un processus qui n’est pas terminé et se voit aujourd’hui encore confronté à une sournoise réaction intérieure.

Dont acte, les amis !

Tag(s) : #médias, #FN, #Parti Solférinien