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L'invasion des trolls du FN

Ni d’outre-espace ni d’outre-tombe, ils n’utilisent ni machines infernales ni rayons de la mort surpuissants, encore qu’en prêtant un minimum l’oreille à leur inquiétant langage on puisse distinguer derrière leur logorrhée comme un bruit de bottes révélateur…

J’errais sur la toile (à la recherche d’un raccourci que jamais je n’ai trouvé), quand pour la première fois je les vis. Ils se déplaçaient en rampant au bas des colonnes de Google Actus. D’abord interdit, je réalisai soudain que l’impensable avait déjà commencé.

Compulsivement, fasciné par l’horreur, je me mis à parcourir les commentaires qui fleurissent sous les articles de journaux en ligne : dans une syntaxe plus ou moins approximative, il y était systématiquement question d’immigration, de bobos déconnectés des vraies valeurs de la race blanche, d’immigration, de peine de mort, d’immigration et d’une certaine Marine qui semblait être la chef de file de cette sordide armée. Renseignements pris, il s’avéra que je faisais face à une considérable invasion, non pas venue d’un lointain ailleurs mais de bien plus près, des entrailles remuantes de l’Histoire, de son « ventre encore fécond » dont j’appris à reconnaître les effluves détestables.

L'invasion des trolls du FN

Au moindre fait divers, leurs langues gluantes se déliaient : ils réclamaient notamment « la nationalité » du coupable et son nom, avant de suggérer la peine capitale immédiate plutôt que « la-justice-immigrationiste-des-bobos-bisounours-bolchéviques-fous ». Une mosquée taguée de croix gammées et enduite de sang de porc ? ils préféraient causer mystérieuses cathédrales incendiées et autres clochers mis à bas par les forces du Mal. Un vol de mobylette ? ils tricotaient déjà la corde sans davantage prêter attention à la marche du vaste monde, aux agences de notation et aux escrocs en col blanc. Un meurtre et on voyait leurs babines briller. Lorsque le criminel s’appelait, par exemple, Bernard ou Xavier-Dupont, ils disparaissaient la tête basse, pour mieux resurgir pleins d’ardeur quelques jours plus tard, à la faveur d’une vague rixe au couteau ou de quelque trafic de résine de cannabis – accessoire qu’ils semblaient tenir en horreur, lui préférant manifestement « le saucisson et le pinard », de même que leur inénarrable passion pour le jambon les pousse à proposer aux plus démunis des « soupes identitaires » assaisonnées de discrimination.

Outre leurs rites alimentaires apparemment sacrés, je découvris également que ces créatures se reproduisaient à vitesse grand V. Interloqué par cette multiplication effervescente, j’entrepris quelques recherches qui ne firent qu’accroître ma stupéfaction.

Chacun d’eux disposait en effet du don d’ubiquité, lui permettant de changer de lieu et de patronyme à volonté pour reproduire à l’infini, et sans tenir compte souvent des plus élémentaires règles orthographiques, le même discours horripilant farci des mots susmentionnés. Ainsi, on me révéla qu’un seul de ces êtres pouvait apparaître en dix lieux à la fois, sous dix apparences différentes, pour parler « sales-arabes-anti-français-profiteurs-d’alloc’ », « chômeurs-fainéants-à-la-solde-de-la-CGT », « islamo-bobos-communistes-gays », « vite-Marine-2012 » et « vive-Marine-2017. » Quelques-uns faisaient preuve de plus de subtilité, retournant l’accusation de fascisme à la face de leurs contradicteurs : « Marine-te-fermera-le-clapet-espèce-de-fasciste-rouge-islamisé-!».

L'invasion des trolls du FN

La consigne dans leurs rangs me parut claire : répandre des torrents de bile partout et tout le temps, occuper le terrain à grands coups de sophismes insidieux, propager la suspicion à toute heure, jeter l’anathème en tout lieu. Ils procédaient ainsi à une véritable confusion des valeurs – les défenseurs de l’authentique-France contre la bien-pensance-tiers-mondiste-racaillo-bobo-gauchiste –, instaurant la guerre civile dans les esprits, flattant le pathos en se réclamant impunément du logos. « Nous ne sommes ni de droite ni de gauche », prétendent-ils en vantant la haine et le repli identitaire ; « nous sommes les vrais laïcs » tonnent-ils en défendant le catholicisme intégriste…

Fidèle aux Lumières et dans un accès un peu naïf de philanthropie, j’entrepris de discuter avec quelques représentants de cette intrigante espèce. Au moindre de mes arguments, ils me rétorquèrent que j’étais assurément un « parisien-branchouille-mélenchonisé » et que Marine m’enverrait vivre en Corée du Nord à coups de bottes cloutées au cul. J’avais beau leur fournir mon adresse quasi-exacte (une bourgade du 9-3) ou leur présenter mon appartenance sociale (franchement modeste) sur un plateau, ils n’en démordaient pas : j’étais un « intellectuel-trotsko-stalinien-vendu-à-l'islam-qui-mérpise-les-petites-gens. » (Pour ces créatures, les petites gens sont nécessairement des français de souche racistes et anticommunsites votant à l’extrême-droite...)

L'invasion des trolls du FN

Las, je laissai tomber la discussion.

Il fallait, sans plus tarder, entrer en résistance et passer au combat.

*

- Midi libre : Fdesouche ou l'étrange sens des valeurs.

- Bonus vidéo : Les gens qui font caca sur internet.

Tag(s) : #trolls, #FN, #extrême-droite