" I ain't seen my family in twenty years
That ain't easy to understand
They may be dead by now… "
Rien qu’une salve d’amertume perçant au travers d’un texte métaphorique qui, pour beaucoup, paraîtra abstrait. Des lignes qui pourtant fouillent les tripes. Il faut savoir que cette année, le Never Ending Tour (la Tournée sans fin) de Bob Dylan fêtait son 25ème anniversaire.
Pour l’occasion, le barde ténébreux s’est arrêté trois soirs à Paris. Je m’étais promis de ne pas lui rendre visite au Grand Rex : je revenais du concert de Rome, cela suffisait. Et puis, l’avant-veille, j’ai craqué, achetant deux billets moitié prix (pas fou !) à une sympathique étudiante qui ne pouvait pas assister au live du 14 novembre.
Bien m’en a pris ! Qu’importent les histoires de Légion d’honneur et autres mondaines fadaises, Bob Dylan a livré ce soir-là un show purement renversant, lumineux, transcendant. Coussins moelleux, tapis d’herbe grasse et douves gelées, s’il-vous-plaît. 7 jours après le second concert de Rome, dont vous trouverez le bootleg ici, j’ai eu l’impression de vivre deux années, de rencontrer deux Dylan différents en une semaine, rien que ça.
Nous sommes passés d’une débauche rock’n roll titubante et métallique à un set sombre, dense et velouté mêlant jazz, coups de griffes bluesy et minéralité baudelairienne – Rimbaud rôde toujours dans les parages, mais enfin, c’est Baudelaire qui domine. Sachez que la statuaire de Tempest m’évoque immanquablement ces vers :
"Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière. "
La setlist Tempest – lubie dylanienne 2013 – constitue ainsi un monument éternel et flottant, comme si Bob avait sculpté sa propre ombre dans un coin de ciel. La voix fut atmosphérique, plus proche d’un Robert Johnson que d’un Charley Patton, encore que ces deux là copulèrent joyeusement dans la glaise durant High Water et Early Roman Kings. Oubliées, les fulgurances éthyliques d’un Joyce ou d’un Faulkner ; Dylan n’avait qu’à tendre la main pour cueillir les étoiles et s’en tresser une couronne ; c’est ce qu’il fit ce 14 novembre, entre 20h30 et 23 heures, plus " humble et fier " probablement qu’en recevant sa médaille de légionnaire. Hiératique et intemporel. Lointain et doux comme jamais.
Things have changed fut suave et, oui, bucolique – diffus parfums de forêt millénaire dont aucun incendie ne saurait venir à bout. Drôlement dansante, malgré les fauteuils de cuir qui nous collaient au train. What good am I, une vague sans début ni fin, bercée de piano limpide, simple, ouaté. Duquesne Whistle réveilla les morts pour mieux les enterrer (logique) : je peux écrire sans hésitation que cette version live s’avéra bien plus puissante que la version album. Tendance magie noire, avec un Dylan se dandinant tel un spectre en apesanteur. Waiting for you, valse méconnue, cloua le bec des plus réfractaires. Pay in blood nappée de brume braqua un flingue sur la tempe des médisants – à la fois différente du disque et complémentaire. Moins sauvage, plus aérienne, calmement dominatrice. Love Sick, tuerie sur fond d'électro-cardiogramme stoïque, m’a catapulté dans les murailles de Carcassonne. Et ainsi de suite : comment résumer en quelques lignes un concert littéralement parfait ?
Peut-être a-t-il manqué un grain de folie, mais l’ambiance ourlée de limbes ne s’y prêtait guère. Pour autant, qu’on ne se figure pas Old Bob sous les traits d’un chanteur aseptisé ; Dylan est un artiste, pas un chanteur. Le Beau n’accède réellement au statut de beauté – excusez-moi si ceci est mal formulé – que lorsqu’il est traversé d’une bizarrerie, d’une contingence absurde, lorsqu’une infirmité intrinsèque le projette aux nues. En ceci, Dylan est Beau. Il faut avoir entendu ses hurlements gutturaux façon Howlin’ Wolf’ – dans un corps trop maigre. Ses errements langoureusement fantasmagoriques au piano. Son harmonica déchirant (prenez le globe terrestre, et imaginez qu’il se brise en deux ; un interminable jaillissement de magma fend l’espace ; voilà) lors de High Water.
Le paradis de Dylan ressemble au purgatoire ; ses espaces infinis relèvent d’une troublante géologie.
Au chapitre des "antiquités ", si je me suis contenté de trouver Tangled up in blue agréable, j’ai été franchement bluffé par Simple twist of fate et son cortège de sobres regrets. Cloué sur mon siège, j’ai bien failli je l’avoue verser une petite larme. Derrière nous, une dame qui ne s’est probablement pas renseignée sur les prestations de Dylan ces vingt dernières années réclame bruyamment I want you ; j’ai envie de me retourner pour lui coller une baffe, mais je m’abstiens sagement.
Pour la dernière partie du concert (avant le rappel convenu), le terme apothéose s’impose. Quelqu’un a écrit sur un forum que lorsque Dylan envoie Forgetful Heart, la Terre s’arrête de tourner. C’est vrai. Chaque fois. Tony et Donnie (respectivement bassiste et multi-instrumentiste) jouent de leurs cordes sans se quitter du regard ; au milieu, Dylan, visage de cire et chapeau blanc émergeant d’un costume noir, plante un décor de sentiments impalpables et amers – le monde entier est désolé – au cœur duquel brûle un dernier feu vacillant. Ce titre pourrait durer une heure trente, on ne verrait pas le temps passer.
Spirit on the water est quelque peu diminuée par la placidité du public ; d’ordinaire, quand Dylan entame le passage " You think I’m over the hill… ", c’est un délire de hurlements qui l’accompagne, et pour cause…
Les décombres tièdes et immobiles de Scarlet Town, suite logique en quelque sorte de Ain’t talkin’ : on entend les bruits de sabots de chevaux égarés au loin. Le velours onctueux de Soon after midnight, qui ferait fondre la calotte glaciaire si elle était pourvue d’oreilles. L’orage immense, violacé, exponentiel de Long and wasted years. Chacun de ses musiciens joue comme si sa vie en dépendait, et le vieux Bob soudain énorme, géant, héroïque comme s’il revenait des fins fonds du cosmos, nous balance un uppercut à travers le visage. Il ne gronde plus, il explose et pulvérise. Probablement le moment le plus intense, grandiose et halluciné de cette soirée qui tutoyait déjà des sommets. Rien que pour Long and wasted years, dont l’écho traverse encore mes frêles os quatre jours après, expérience étonnamment charnelle avec l’in-quantifiable, ce concert restera comme un de mes meilleurs, aux côtés de Carcassonne 2010 et de Lyon 2012.
" Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d’austères études ;
Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, ces larges yeux aux clartés éternelles ! "
Le Never Ending Tour est aujourd’hui parti conclure une année majestueuse sous les cieux britanniques, non sans m’avoir auparavant gratifié de quelques autographes, car on est une groupie ou on l’est pas… (Tony Garnier et Charlie Sexton, d’ailleurs très abordables et diserts.)
Il s’agit désormais de reprendre une vie " normale ", quand il est notoire que Dylan retourne allégrement le sens des réalités.
Never ending, et blues toujours.
----------------------------------------
Paris France
Le Grand Rex
November 14, 2013
1. Things Have Changed
2. She Belongs To Me
3. Beyond Here Lies Nothin'
4. What Good Am I?
5. Duquesne Whistle
6. Waiting For You
7. Pay In Blood
8. Tangled Up In Blue
9. Love Sick
(Intermission)
10. High Water (For Charley Patton)
11. Simple Twist Of Fate
12. Early Roman Kings
13. Forgetful Heart
14. Spirit On The Water
15. Scarlet Town
16. Soon After Midnight
17. Long And Wasted Years
(encore)
18. All Along The Watchtower
19. Blowin' In The Wind
/image%2F0475408%2F201306%2Fob_3b8869b5f9443a24a64053542acc3b32_blogs6-0carre.png)


