“Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d’un long, d’un superflu travail de vérification.” (De l'incovénient d'être né.)
J’avais 17 ans, je dissimulais tant bien que mal mes insomnies chroniques depuis l’âge de 8 ans. Monsieur P., prof de philo d’un médiocre lycée bas-alpin, me tendit un papier sur lequel était inscrit ce simple nom : E.M. CIORAN.
« Qu’est-ce qu’une crucifixion unique, auprès de celle, quotidienne, qu’endure l’insomniaque ? »
Cioran est un salaud qu’il faut d’urgence réhabiliter. Post-nihiliste, post-romantique, post-tout-ce-que-vous-voudrez. Post-bouddhiste même. Un philosophe hors-catégorie, hors-philosophie pourrait-on dire. Qu’on me pardonne l’admiration que j’éprouve à son égard, c’est à cause de la « maladie », que j’ai appris non pas à dompter, mais à détourner de son but originel. Et qui m’a rendu bizarre. (Trop, souvent.) Mais elle m'a aussi rendu service.
On a longtemps accusé Cioran de prôner le suicide, lui qui encensait sa sœur fumant plusieurs paquets de cigarettes par jour malgré un cancer du poumon ; lui qui mourut à 84 ans dans un lit d’hôpital, Alzheimer au corps. Il existe des anecdotes croustillantes à ce sujet.
Il est devenu à la mode il y a quelques temps ; absurdement, comme d'habitude ; la mode est passée.
Cioran, philosophe honni des académiciens. Mais résumons : la jeunesse de l’ami Emil, transylvanien d’origine (ça ne s’invente pas), se déroule entre bibliothèques et bordels ; frappé d’insomnie, il expérimente une forme particulièrement éprouvante de lucidité dont il ne sortira plus jamais ; là-dessus, il écrit, il s’exile, il écrit toujours puis il meurt. Il aurait fêté ses cent ans en 2011. Bal des vampires au 21, rue de l’Odéon, 75006.
Il m'a accompagné le long des andrônes disjointes au coeur de la nuit. M'a aidé : "Dire que tant et tant ont réussi à mourir !" Et m'a glacé : Cioran, en bon vampire des Carpates, avait ses bizarreries, ses inquiétantes zones d’ombre. On n’occultera au passage pas les penchants extrémistes de sa jeunesse haineuse : "lI n'y a pas d’homme politique dans le monde d’aujourd’hui qui m’inspire plus de sympathie et d’admiration que Hitler", écrit-il en 1933 avant de se rétracter. Salopard. Cioran s'est excusé, il aspirait à la destruction, le con. «...la source d’un écrivain, c'est ses hontes...»
Ce qui fait du bien, c'est que Cioran ne ricane pas seulement, il surjoue. L'inclination au lyrisme probablement. N'oublions pas que les philosophes sont "des violents qui, faute d'armée à leur disposition, se soumettent le monde en l'enfermant dans un système" (lire L'homme sans qualités de Robert Musil). Cioran arrive à dépasser les constructions conceptuelles : apatride, il abandonne le roumain pour le français. Il est menacé par les nazis pour avoir offert des cigarettes à des prisonniers en pleine rue. Il devient une sorte d'aristocrate populaire, inscrit comme étudiant à la Sorbonne jusqu’à l’âge de 40 ans - université où il ne rédigera pas le moindre début de mémoire. Il bouffe au resto du CROUS incognito. Ascète, il vit sous les toits et sirote du whisky à ses heures ; non-croyant, ses extases mystiques le catapultent "au-dessus" du démiurge ; ses concepts sont des poèmes, son dandysme débraillé, sa misanthropie bonne vivante. L'ex-pseudo-antisémite se rêve juif, le solitaire anomique fréquente gaiement les cafés, l’insomniaque maigre n’accuse pas un cerne. Il croit en la beauté d'une langue nationale en particulier (le français) mais affirme avec les tibétains que "la patrie n'est qu'un campement dans le désert". Ce sont là les paradoxes éminemment constitutifs dont il aimait à s’entourer. Absurde ? Vertigineusement. "Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c'est notre sans-gêne par rapport au Mystère : nous l'avons même débaptisé, de là est né l'Absurde." (Syllogismes de l’amertume.)
On se raccroche au style, d’une rare précision qui n’entrave pas la beauté purement esthétique de la langue – on pense à Nietzche, à Bergson –, à la mélancolie patiemment distillée de ses aphorismes, la bile de sa verve, son ombrageuse poétique. La vie s'avère aveuglément limpide, elle brille d’une clarté blessante : il s’agit de "vivre contre l’évidence ", revendication qui pourrait réduire à néant toutes les autres.
Allez vous retrouver dans cet odieux bazar. Cioran deviendra sage et aimant. Il trouvera à Bach des raisons d'inventer un dieu ("S'il y a quelqu'un qui doit tout à Bach, c'est bien Dieu."). Il aura une tombe toute simple, grisâtre, avec sa compagne - Simone Boué -, au cimetière Montparnasse. Une compagne ! Lui qui écrivait que "l’état amoureux n’est pas une intoxication organique, mais métaphysique"...
Et puis Le mythe de Sisyphe de Camus est venu redresser ma barre.
Si on s'imaginait heureux ?
/image%2F0475408%2F201306%2Fob_3b8869b5f9443a24a64053542acc3b32_blogs6-0carre.png)


